Des fleurs agrandies jusqu’à devenir presque irréelles, des paysages silencieux dominés par des montagnes sombres, des animaux isolés sur d’immenses surfaces : la peinture d’Anne Loch attire par sa beauté immédiate avant de troubler le regard. Derrière des motifs familiers se déploie une œuvre exigeante, à la frontière de la figuration et de l’abstraction.
Longtemps restée à distance du monde de l’art, l’artiste allemande a pourtant développé pendant près de quarante ans une production considérable. L’exposition Anne Loch. Peinture : Et alors ? en présente près de 80 œuvres, dont plusieurs toiles monumentales rarement montrées au public.
Cette sélection offre un aperçu d’un ensemble beaucoup plus vaste, composé d’environ 1 400 peintures, auxquelles s’ajoutent des dessins, des photographies, des textes et des travaux vidéo. Il s’agit seulement de la deuxième grande exposition consacrée à Anne Loch en Suisse, après celle organisée en 2017 au Musée d’art des Grisons.
Des motifs familiers devenus monumentaux
Une fleur jaune se détache sur un ciel bleu. Un troupeau de moutons s’étire sur plus de trois mètres. Une pivoine, un papillon ou une tête de corbeau occupent presque toute la surface de la toile.
Anne Loch choisit des sujets simples, immédiatement reconnaissables : des fleurs, des animaux, des montagnes et des paysages. Pourtant, leur changement d’échelle transforme profondément notre regard. Agrandis jusqu’à devenir monumentaux, ces motifs perdent leur apparente familiarité et acquièrent une présence presque irréelle.
La fleur n’est plus seulement une fleur. Le paysage ne se contente plus de représenter un lieu. À mesure que l’on s’approche de la toile, les formes s’effacent, la matière picturale se révèle et l’image oscille entre figuration et abstraction.

Anne Loch
AL 279, 1989
Acrylique sur toile
180 × 280 cm
BKW Energie AG Bern
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch dans son atelier à Thusis, 1989
Succession Anne Loch
Photo : Christoph Guler, Thusis

Anne Loch
AL 356, 1990
Gouache sur carton
30 × 40 cm
Collection privée
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch
AL 1438, 2010
Acrylique sur toile
210 × 160 cm
Succession Anne Loch
Photo : Dominique Uldry, Berne
De Cologne aux montagnes suisses
La carrière d’Anne Loch débute dans les années 1980 au cœur de la scène artistique de Cologne. Elle est alors représentée par la prestigieuse galeriste Monika Sprüth, aux côtés d’artistes devenues majeures comme Rosemarie Trockel, Jenny Holzer, Barbara Kruger et Cindy Sherman.
À une époque marquée par le retour de la peinture figurative en Allemagne, Anne Loch occupe une place particulière. Ses paysages et ses compositions florales se distinguent des œuvres gestuelles et néo-expressionnistes de ses contemporains.
Tout semble annoncer une carrière brillante. Pourtant, en 1988, l’artiste prend une décision radicale : elle quitte la Rhénanie et s’installe à Thusis, dans le canton des Grisons. Elle rompt avec le milieu artistique de Cologne et mène dès lors une existence de plus en plus retirée.
Cet éloignement ne ralentit pas sa création. Bien au contraire. Anne Loch travaille sans relâche, loin des regards, et développe pendant près de quarante ans une production foisonnante. Elle n’expose plus que de manière ponctuelle, notamment auprès de la Galerie Friedrich à Berne.

Anne Loch
AL 213, 1987
Acrylique sur toile de coton écrue
180 × 280 cm
Succession Anne Loch
Photo : Dominique Uldry, Berne
Entre beauté, étrangeté et kitsch
Les fleurs éclatantes, les animaux et les paysages choisis par Anne Loch pourraient facilement basculer dans le décoratif ou le kitsch. Mais derrière leur beauté immédiate se cache une peinture rigoureuse, construite et parfois déroutante.
L’artiste ne travaille pas dans la spontanéité. Ses compositions sont soigneusement préparées à partir de photographies prises lors de randonnées, dans son atelier ou parfois devant un écran de télévision. Le cadrage et l’organisation de l’image sont établis avant même le premier geste sur la toile.
De loin, les couleurs apparaissent franches et saturées. Le motif semble évident. De près, cette évidence se trouble : la peinture est appliquée avec finesse, laissant parfois apparaître la toile brute. L’image se fragmente et le spectateur se retrouve face à la surface même du tableau.

Anne Loch
AL 1431, 2010
Acrylique sur toile
240 × 155 cm
Succession Anne Loch
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch
AL 1432, 1997
Acrylique sur toile
150 × 235 cm
Collection BONDO
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch
AL 1308, 2007
Acrylique sur toile
215 × 360 cm
Succession Anne Loch
Photo : Dominique Uldry, Berne
Peindre sans raconter
Anne Loch se méfiait des interprétations et des récits que l’on cherche souvent à projeter sur une œuvre. Elle ne souhaitait ni commenter l’actualité ni produire une critique sociale. Ce qui l’intéressait était ailleurs : dans les relations entre les lignes, les couleurs, les surfaces et les espaces.
Ses motifs deviennent ainsi des points de départ. Une fois transposés sur la toile, ils s’émancipent de leur modèle réel. La peinture ne reproduit plus simplement le monde : elle devient une expérience autonome.
C’est peut-être là que réside toute la force de son travail. Derrière des sujets apparemment classiques, Anne Loch interroge ce que nous voyons et la manière dont une image se construit. Où s’arrête la représentation ? À quel moment une fleur devient-elle une forme abstraite ? Peut-on regarder un paysage sans chercher à y reconnaître un lieu ?

Anne Loch
AL Spino 5, 2014
Surligneur permanent sur photographie en noir et blanc
27 × 20 cm
Collection privée
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch
AL 1436, 2010
Acrylique sur toile
240 × 220 cm
Succession Anne Loch
Photo : Dominique Uldry, Berne

Anne Loch
AL 925, 2002
Acrylique sur toile
200 × 142 cm
Collection privée
Photo : Dominique Uldry, Berne
Une œuvre longtemps restée dans l’ombre
Après son départ de Suisse en 2002, Anne Loch poursuit son travail en Allemagne, toujours à distance des galeries et des institutions. Ses peintures évoluent : les fonds blancs deviennent plus présents, les couleurs oscillent entre le bronze, le noir, le bleu et un rouge profond. Aux fleurs et aux paysages viennent s’ajouter des moutons, des chevreuils, des arbres ou de grandes formes abstraites.
Diagnostiquée d’un cancer en 2013, elle retourne dans les Grisons, dans le val Bregaglia, où elle continue à travailler sur ses photographies et ses écrits jusqu’à sa mort en avril 2014.
L’ensemble de son œuvre est aujourd’hui conservé à Berne. Cette rétrospective du Zentrum Paul Klee permet enfin d’en mesurer l’ampleur et la cohérence.
La peinture comme question ouverte
Le titre de l’exposition, Peinture : Et alors ?, résume parfaitement l’attitude d’Anne Loch. Une manière directe, presque provocatrice, d’affirmer l’indépendance de la peinture face à l’obligation de raconter, d’expliquer ou de délivrer un message.
Ses tableaux donnent peu de réponses. Ils invitent plutôt à ralentir, à observer et à accepter l’incertitude. Entre réalité et rêve, abstraction et figuration, séduction et distance, l’œuvre d’Anne Loch rappelle que regarder une peinture peut encore être une expérience profondément troublante.
Informations pratiques
Anne Loch. Peinture : Et alors ?
Du 18 juillet au 20 septembre 2026
Zentrum Paul Klee
Monument im Fruchtland 3
3006 Berne
Mardi–dimanche : 10 h–17 h
Fermé le lundi
Visite guidée en français
Dimanche 2 août 2026 à 15 h
L’exposition est accompagnée d’un guide numérique gratuit ainsi que d’un catalogue publié en allemand et en anglais.